Le quotidien en projets

Article publiée le 23 décembre 2017

Parcours, coupes, travellings et autres transects. C’est l’intitulé de l’Habilitation à Diriger des Recherches (HDR) de Nicolas Tixier, membre de BazarUrbain, qu’il a soutenue ce 22 décembre 2018 à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble. Le texte de la présentation orale et le manuscrit final sont en ligne.

Roumanie

ENSA de Grenoble
Vendredi 22 décembre 2018
Soutenance de HDR

Le quotidien en projets
Parcours, coupes, travellings et autres transects

Nicolas Tixier

Texte support à la présentation orale

 

 

Mesdames et messieurs membres du jury, Mesdames et messieurs dans l’assistance

Ancrée dans le champ des ambiances architecturales et urbaines, cette Habilitation à Diriger des Recherches rend compte de mon parcours réalisé à la croisée de différentes pratiques. Ce parcours est un récit construit sous la forme d’une traversée de mes travaux. On y lit les différents usages que je fais de la notion d’ambiance, tout autant que, en creux, son évolution au cours de ces 20 dernières années. On y lit, je l’espère aussi, une problématique plus personnelle se dessiner, celle du quotidien en projets, que j’ai tenté de déployer et mettre en perspective par différentes recherches et projets.

Ma présentation sera en quatre parties. Tout d’abord, un résumé de mon parcours. Ensuite la construction d’un positionnement théorique. Suivi d’un focus, sur la notion de transect. Enfin, en ouverture, mes questionnements actuels.

Les images en arrière-plan sont issues de l’iconographie de mon manuscrit. Elles veulent témoigner des terrains et des références de recherche, de projet et de pédagogie.

1. Un parcours au croisement de différentes pratiques

Il y a eu pour mes travaux différents points d’ancrage, qui je le crois, se renforcent les uns les autres.

  • Une pratique de recherche au sein du CRESSON, équipe du laboratoire CNRS Ambiances, Architectures, Urbanités ainsi que de façon associée au sein de l’Unité de Recherche de l’École Supérieure d’Art Annecy Alpes. J’ai commencé en me mettant dans les pas du Cresson avec mon doctorat, en travaillant deux thèmes identitaires de cette équipe, à savoir la marche et le sonore. Passer par la marche et le sensible avec le sonore en particulier a souvent été une façon métaphorique autant que littérale d’ouïr, écouter, entendre et comprendre, en reprenant là les quatre écoutes de Pierre Schaeffer, ce qui fait sens dans une situation donnée. Mais passer par le sonore (et plus tard par la vidéo) a très vite été aussi une façon de rendre compte d’un travail par des formats qui rendent accessible et publique une part de cette dimension sensible, de cette épaisseur des vécus et des réflexions pour le devenir d’un lieu.
  • Une pratique d’enseignement ici à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble, mais aussi avec des enseignements réguliers à l’École Supérieure d’Art d’Annecy Alpes dans le master Design & espace et à l’Institut d’Urbanisme et Géographie Alpine dans le master Design urbain. Ce triple ancrage est pour moi infiniment riche obligeant à questionner ma propre discipline tout autant qu’à faire évoluer nos pratiques pédagogiques.
  • Une pratique du projet urbain et de prospective territoriale au sein du collectif BazarUrbain, collectif créé en 1999 et toujours en activité aujourd’hui. Si à l’origine, l’objectif du collectif visait à éprouver les outils et méthodes de la recherche vers la pratique du projet urbain, il a été, au fur et à mesure des années et des projets, très vite aussi inversé. À savoir importer dans la recherche ce que nous avions éprouvé en projet ; en termes de méthode, mais aussi comme problématique urbaine : construction d’espaces publics, projets de renouvellement urbain ou encore prospectives urbaines et territoriales.
  • Une pratique de management de la recherche comme chargé de missions scientifiques au sein du Bureau de la Recherche Architecturale, Urbaines et Paysagère de 2003 à 2010 au Ministère de la Culture. Parmi les travaux menés, les programmes incitatifs de recherche auront été pour moi, tout au long de huit années de chargé de missions, une activité majeure, il y en a eu trois principalement Art, Architecture, PaysagesL’architecture de la grande échelle et enfin la Consultation internationale du Grand Pari de l’Agglomération Parisienne. Ces appels d’offres ont rendu possibles pleinement des hybridations disciplinaires souvent originales, des collaborations avec des structures professionnelles de projets et l’implication de la pédagogie dans la recherche.
  • Enfin une pratique associative par une contribution de longue date au sein de la cinémathèque de Grenoble. Il se précise là des préoccupations relativement récentes pour mes travaux via la question du cinéma et de l’image animée, à savoir : la production de représentations de ce qui fait le quotidien urbain, la question patrimoniale vue sous l’angle du quotidien et l’usage des archives dans le cadre de projet, enfin le retour dans l’espace public de ces images et leurs liens potentiels avec la fabrique actuelle du territoire.

Pour l’ensemble de ces activités, rien ne s’est construit de façon solitaire. Le singulier des situations, qu’il soit de recherche, de pédagogie ou de projet, a toujours été conjugué avec un collectif de travail. Il s’agit pour moi de compagnonnages heureux avec l’ensemble des personnes issues des groupes sus-cités de chercheurs, doctorants, enseignants et praticiens. Et enfin, les étudiants, qu’ils soient en licence ou en master, qu’ils soient en architecture, en urbanisme ou en art, leurs productions autant que leurs regards, permettent que les temps d’enseignements soient des moments généreux d’apprentissage et d’expérimentation réciproques.

2. La construction d’un positionnement théorique

Les champs abordés dans mes recherches questionnent la fabrique urbaine autant que la fabrique sociale. Pour mes travaux sur la condition urbaine et territoriale je mobilise le champ ouvert de l’écologie (écologie de la perception, écologie sociale, écologie environnementale) et le champ par nature prospectif et rétrospectif du projet urbain (de l’histoire urbaine au design urbain) en développant des appareillages méthodologiques, tant pour l’approche d’un site, que pour la production et le partage de représentations et l’énonciation de devenirs possibles pour un lieu.

De toutes ces activités, il s’en dégage, et c’est l’objet de cette Habilitation à Diriger des Recherches, une problématique commune : le quotidien en projets et une hypothèse méthodologique transversale : le transect urbain comme pratique de terrain, technique de représentation et posture de projet.

Les expériences menées traversent les territoires, les projets et les utopies, l’espace public et le champ des représentations. Cette diversité d’expériences a permis de passer progressivement de recherches portant sur les ambiances à des recherches par les ambiances.

Les quatre dernières recherches auxquelles j’ai contribué ou que j’ai dirigé, à savoir — les espaces publics à Bogotá en Colombie, les espaces de la mobilité Gare du Nord à Paris / Gare Internationale Saint-Pancras à Londres, la submersion potentielle d’une presqu’île Gâvres en Bretagne, et le devenir d’un quartier construit sur une décharge médicale, Mauá au Brésil — ont de commun une même façon de faire recherche, à savoir :

  1. Un objet d’étude qui n’est plus celui des ambiances ou des pratiques urbaines comme finalité, mais une question de société et de territoire avec des terrains ayant des problématiques spécifiques (environnementale, urbaine, etc.).
  2. Le déploiement d’une ethnographie sensible, où la question de l’observation, de la captation, de la rencontre et ensuite de la production de récits et de représentations devient majeure.
  3. Le montage de projet de recherche générant volontairement un double dépaysement. D’abord un dépaysement géographique par les situations étudiées relevant d’univers sociaux dont nous ne sommes pas familiers et qui nous entraîne à travailler avec des chercheurs et des acteurs « locaux ». Ensuite un dépaysement disciplinaire par le montage d’équipes obligeant à une mise en dialogue de différentes disciplines.
  4. Au singulier des situations répond, donc, toujours un collectif de travail, mais un collectif plus large qu’uniquement celui composé par les chercheurs, un collectif qui implique, et ce parfois dès le montage de la recherche et tout au long de celle-ci, des acteurs « locaux » : élus, techniciens, habitants, usagers, etc.
  5. Une recherche qui outre de s’intéresser à la chose publique, se veut être publique, tant par des temps de travail ouvert à tous qu’une recherche qui veut in fine rendre et mettre en débat le résultat du travail aux acteurs et aux habitants des situations étudiées.
  6. Enfin, la question du devenir des lieux est directement inscrite dans les problématiques mêmes des objets de travail. La question, non pas directement du projet ou d’un projet, mais de comment faire projet plus exactement est motrice pour ces recherches.

Comment alors se positionner par rapport à d’autres approches urbaines ? Je ne peux que l’esquisser ici. Proche de l’urbanisme descriptif comme l’analyse Laurent Devisme, il s’agit d’un urbanisme du quotidien associé au projet urbain, qui accepte la friction entre le projet et le territoire. Un urbanisme de l’en projet, où le projet comme construction plurielle se décline sous des formes, des temporalités, des échelles, des moyens différents.

Il va être nécessaire aussi dans mes travaux à venir de confronter cette approche à d’autres, qui sont proches, et dont il convient de mesurer et de pointer les écarts autant que les proximités. Je pense en particulier aux travaux récents de Bruno Latour autour de la notion de zone critique. Quand il propose de renouveler la question du territoire en équipant des portions de sol depuis le haut de la canopée jusqu’aux roches mères. Ou encore la recherche qui démarre The Commun Soil dirigée par Paola Vigano, une continuité originale de son travail sur la métropole horizontale.

3. Un focus comme proposition, le transect urbain ou comment couper la ville par le milieu

Le terme transect désigne pour les géographes, je cite là Marie-Claire Robic, « un dispositif d’observation de terrain ou la représentation d’un espace, le long d’un tracé linéaire et selon la dimension verticale, destiné à mettre en évidence une superposition, une succession spatiale ou des relations entre phénomènes ». À la fois donc pratique de terrain et technique de représentation, le transect est aujourd’hui revisité. Pour nous, il se présente comme un dispositif se situant entre la coupe technique et le parcours sensible : le transect se construit par le dessin, la photo, le texte, la vidéo autant qu’il se pratique in situ, en général par la marche.

Réaliser un transect consiste à élaborer une méthode qui procède par prélèvement, sélection et montage. En visant ensuite d’être un dispositif projectif qui fait comparaître l’existant dans sa répétitivité et ses différences, on introduit alors la question du devenir de cet existant en montrant des gestes, des expériences, des transformations possibles pour l’habiter comme pour les flux. Le transect se veut un support ouvert aux savoirs et aux représentations de toutes les disciplines qui peuvent dès lors entrer en dialogue de façon multipolaire. Il emprunte à la pratique de l’inventaire sa volonté de repérer et de collecter les situations singulières autant que paradigmatiques. Il emprunte aussi à l’album sa capacité à mettre en regard des choses et des situations. Il reste ouvert, tels les atlas Mnémosyne d’Aby Warburg. Il n’oblige pas à des cadrages formatés ni à une unité des modes de représentation. On peut passer d’une échelle à une autre, d’un document à un autre. On peut ajouter et retrancher des éléments au besoin. Il est littéralement un plan de travail partageable et amendable où les documents en se côtoyant entre eux et dans leur rapport à un contexte par le fil de la coupe produisent du sens.

De façon projectuelle, le transect ouvre un espace singulier et une temporalité non hiérarchique permettant l’éclosion de cent et un projets ou expériences à débattre et à mener. L’ensemble n’est plus d’abord un projet défini par le jeu classique des échelles ; il ne se limite pas non plus à l’application d’une solution technique ; il n’est ni un projet qui serait imposé par ses seuls concepteurs ni un projet qui inversement ne naîtrait que de la pratique des usagers. Il s’agit plutôt d’un espace intermédiaire de dialogue et de négociation, où tous les acteurs du territoire (de l’habitant au concepteur, du politique au gestionnaire) peuvent trouver matière à projet, dans leurs domaines et en fonction de leurs pratiques. Le transect apparaît sans doute aussi comme une critique implicite du tout zonage urbain, afin de travailler le devenir des choses par et avec leur milieu en quelque sorte.

Ces connaissances morcelées, mais toujours en contexte tissent des lignes, entre les choses et les expériences. Un ensemble de conjonctions a priori sans hiérarchie, mais organisé comme un tissage. Un tissage dans lequel le faire doit s’inscrire comme dit Tim Ingold aujourd’hui quand il propose de penser la pensée comme le projet comme un processus de croissance, où « l’agent » est situé au milieu de sa « matière » de travail.

4. Une prospective pour mes travaux : Héritages / Fictions

Il se dessine aujourd’hui trois orientations qui sont comme autant de déclinaisons d’un couple notionnel que j’esquisse sous les termes de « héritages / fictions », et que nous n’envisageons qu’au pluriel. Trois orientations qui suggèrent d’opérer un triple décalage par rapport au traditionnel « analyse / projet » qui, lui, s’entend ordinairement au singulier. Travailler à décrire, définir, et surtout expérimenter ce couple « héritages / fictions » dans le cadre de situations habitées données sera, je crois, au cœur de mes travaux à venir.

Le voir, le dire et le faire

Le champ des ambiances au sein des écoles d’architecture a longtemps été cloisonné à ce qui s’appelle encore aujourd’hui « la maîtrise des ambiances », permettant une articulation opérante entre les sciences pour l’ingénieur (thermique, acoustique, éclairagisme, etc.) et la conception architecturale et urbaine. Les apports de la sociologie et de l’anthropologie urbaines ont permis très vite une interdisciplinarité plus originale. Cette dernière se positionne en général en amont lors de l’analyse d’une situation ou en aval lors de la conception, pour, par exemple, faire le bilan d’une opération. Elle se positionne surtout, et c’est là pour moi un point critique quand il s’agit de sa seule finalité, au service d’un projet. Une double dépendance se dessine alors : ce que classiquement on appelle analyse, qui se devrait d’être réalisée pour être d’abord un outil pour le projet et, inversement, ce que classiquement on appelle projet, qui se devrait d’être une synthèse prenant en compte les éléments d’analyse, les hybridant et parfois les dépassant par l’acte de conception. Cette double dépendance a ses vertus (celle, par exemple, de pouvoir définir des cahiers des charges), mais aussi ses limites. Il y a là quelque chose de l’ordre d’un asservissement fonctionnaliste dans cet usage qu’il me semble utile de questionner.

Ne pourrions-nous pas, dans nos milieux de la conception architecturale et urbaine, défaire quelque peu les relations causales et d’asservissement entre ce qui serait de l’ordre du voir (perception et représentation), du dire (énonciation et concertation) et du faire (action et conception), pour reconnaître, voire construire, des parts d’autonomie agissante à chacun et (re-)créer des relations de dialogue entre ces trois modes qui tous, relèvent de la chose publique autant qu’ils agissent dessus et qui, tous, ont une dimension performative. Il s’agit pour nous d’accepter et de mettre en scène les matériaux de cette chose publique, qui, par nature, est dotée d’une pluralité de points de vue, comme autant de perspectives engagées, comme autant de fictions sur le réel , ouvrant à des récits publics et collectifs. Ces histoires, dont les formes sont elles aussi plurielles, sont autant celles que l’on se raconte individuellement, que celles plus collectives que le temps a rendu publiques et pour partie fictionnalisées.

La recherche et la production de formes et de formats pour rééquilibrer et mettre en dialogue dans la sphère publique le voir, le dire et le faire sont la première des orientations pour mes travaux à venir sur la fabrique de la ville et de ses sociétés. Première façon de travailler ces liens entre héritages et fictions.

Le temps des ambiances

Articulant histoire et mémoire, le travail sur le temps des ambiances est intimement lié au travail sur le récit des lieux. Le temps des ambiances joue en différents registres. Il se lit en chaque situation dans les formes de continuité, de présence, d’évolution ou de disparition entre passé, présent et futur. Il se lit aussi au quotidien, par un temps récursif et cyclique. Enfin, il se lit au travers des traces, tant physiques que mémorielles, qui comme des strates composent notre perception de toute situation.

Je voudrais continuer à approfondir un travail rétrospectif amorcé par les travaux de trois auteurs (le proto écologiste et urbaniste Patrick Geddes, l’architecte journaliste et théoricien Siegfried Kracauer, le photographe et sociologue Camilo Vergara), comme trois pistes en cours qui peuvent m’aider, qui peuvent nous aider, fortement pour penser ce temps des ambiances, et agir sur ce quotidien en projets.

Au début du XXe siècle, le botaniste et biologiste écossais, Patrick Geddes développe une pensée et une pratique du projet urbain et du territoire qui participe d’un mouvement que l’on pourrait rétrospectivement nommer de proto-écologiste, en posant que l’écologie doit être comprise à la fois de façon environnementale, sociale et économique. Il a été pour nous un des auteurs qui aide à penser comment considérer cet héritage de chaque lieu et comment en poursuivre l’histoire sans figer une situation. Nous avons essayé de comprendre ce que chez Geddes nous pourrions appeler, la mémoire du futur. Geddes établit des continuités originales entre ce qui fait patrimoine et ce qui fait projet. Il construit patiemment et méthodiquement des fils narratifs pour une situation donnée, des fils qui tissent une lecture singulière et populaire, car touchant au quotidien de tous, des fils rétroprospectifs entre héritages et fictions, un palimpseste d’ambiances.

Siegfried Kracauer, penseur de la culture de masse et des villes du début du XXe, a développé à la fois des méthodes de description et une théorie de l’histoire dont l’écriture emprunte au travail cinématographique en s’intéressant en particulier au monde matériel et à ses traces. Il propose un double mouvement de critique de la réalité et de traversée de celle-ci nécessitant dit-il une sorte d’empathie. La marche, l’enquête, le film et la chronique en sont une des sources autant qu’un activateur. Pour Kracauer « voir l’instant en coupe fait penser à une mosaïque de pièces à des stades de développement différents […] plutôt qu’à un schéma rayonnant confèrent leur signification à toutes les pièces. », « Les formes du temps, propres à chacun des domaines, relèguent dans l’ombre le cours uniforme du temps. »

Enfin, les travaux sur la reconduction photographique, textuelle ou filmique, posent non pas uniquement la question de l’interprétation de la suite produite, mais celle de l’imagination de l’image suivante. Sur ce sujet, nous avons pu voir les avancées proposées par le photographe Camilo Vergara en particulier, ou encore la belle piste proposée par Pieter Uyttenhove et Bart Keunen intitulée « La puissance projective. Narrativité et imagerie discursives au fondement du projet urbain » qui permet d’avancer en particulier par l’outil qu’ils proposent, le chronotope.

Le travail sur le temps des ambiances ouvre un potentiel de récits et de fictions articulant différentes temporalités et ouvrant au projet, est la deuxième orientation pour mes travaux à venir sur la fabrique de la ville et de ses sociétés. Deuxième façon de travailler ces liens entre héritages et fictions.

Situations, moments et communitas

L’expérience des écoles d’art ainsi que l’écriture de cette habilitation auront eu, comme inattendu focus pour moi, un retour à la question pédagogique.

Que l’on soit en recherche, en projet ou en pédagogie, comment maintenir une inquiétude sur ce que l’on fait, ce que l’on produit ? Cela s’est fait simplement pour nous, par des mises en situation et par la construction collective d’un travail en prise autant qu’en apprentissage avec des situations. Comment les expériences situées en design et les pratiques de recherche sur les ambiances se renseignent mutuellement tant pour saisir et comprendre une situation que pour en projeter des devenirs ? Et comment à partir de lieux et de moments partagés les enjeux communs à cet usage du sensible se dessinent et font retour dans l’espace public aussi bien dans des propositions formelles que par des énonciations théoriques ? Voici pour nous aujourd’hui un enjeu partagé entre recherche, projet et pédagogie.

Point convergent de plus en plus dense où se croisent de nombreuses disciplines, des plus spéculatives aux plus appliquées, la question des ambiances pose ainsi le problème de savoir comment, dans notre rapport à l’espace social, articuler le plan phénoménologique de la perception et le plan pragmatique de la création, en tenant compte de la réalité dynamique et composite de l’ambiance. L’enjeu de la question tient dans notre capacité à concevoir des formes d’expérience sociale de l’espace, ouvertes à la possibilité de recomposition dynamique et à la mise en œuvre de modélisations relatives du sensible dont les variables se déterminent en situation. Cet enjeu, artistique autant que scientifique, est éminemment politique et interroge nos différents terrains que l’on soit architecte, urbaniste ou artiste.

À cette création de situations et de moments s’ajoute la question du collectif généré. Comment nommer ce collectif, cet ensemble de personnes aux statuts différents, embarqué pour un temps donné dans un échange, une production, un moment ? C’est chez l’artiste contemporain néerlandais Aernout Mik que nous empruntons un terme, qu’il reprend pour son travail à l’anthropologue britannique Victor Turner. Le terme de communitas qu’il entend comme « le processus d’une société en devenir, qui confère une égalité provisoire à tous les membres de cette communauté ».

Le travail sur la création de situations, de moments, de communitas ouvre un espace méthodologique, mais aussi politique et critique pour des relations singulières entre recherche, pédagogie et projet. C’est la troisième orientation pour mes travaux à venir sur la fabrique de la ville et de ses sociétés. Troisième façon de travailler ces liens entre héritages et fictions.

Merci de votre attention.

 

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Jury

Madame Sabine BARLES
Professeure des Universités, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, rapporteur
Monsieur Gilles NOVARINA
Professeur des Universités, Université Grenoble Alpes, membre
Monsieur Ola SÖDERSTRÖM
Professeur des Universités, Université de Neuchâtel, rapporteur
Monsieur Jean-Paul THIBAUD
Directeur de recherche CNRS, CRESSON / UMR AAU, tuteur
Madame Paola VIGANÒ
Professeure des Universités, École Polytechnique Fédérale de Lausanne, Studio Paola Viganò, rapporteur